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Histoire des Plantes 3 : Monastères et Civilisations arabes - 16

jeudi 30 janvier 2020, par Thomas Oak

Quelles sont les grandes civilisations et les grands personnages qui ont marqué l’histoire des plantes médicinales ? C’est la question à laquelle je vais tenter de répondre dans cette série d’articles.

Je continue cette série sur l’histoire des plantes médicinales. Dans cet épisode, nous allons reprendre là où on s’était arrêté, c’est-à-dire le déclin de l’empire romain, et nous allons étudier la période qui se situe entre les années 500 et 1200

>> Toute la série se trouve ici.

Situation historique

Je suis pas un historien, je vais donc faire de grossières simplifications, mais cela va nous aider à mieux nous resituer dans l’histoire.

Nous sommes donc dans les années 400 après J.C., l’empire Romain est à son apogée en termes de territoire. C’est un empire immense qui couvre tous les pays du bassin méditerranéen, depuis l’Espagne jusqu’à l’Afrique du Nord. Il inclut les pays qui sont aujourd’hui le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Lybie et l’Égypte.

Vu l’étendue, l’empire est de plus en plus difficile à gérer. Les ennemis attaquent sur tous les fronts : les Vandales en Afrique du Nord, les Wisigoths en France et Espagne, les Ostrogoths en Italie et tous les pays de l’autre côté de la mer Adriatique.

De plus, les Romains sont trop autoritaires, ils demandent trop d’impôts aux territoires. Les administrations sont corrompues. L’empire va donc peu à peu perdre ses territoires au profit des envahisseurs.

En ce qui concerne le territoire gaulois, il est cédé aux peuples germaniques qui vont peu à peu s’organiser et prendre le pouvoir sous l’autorité de Clovis 1er. Ceci marque le début de l’ère Moyenâgeuse avec les rois Mérovingiens.

Évolution du savoir sur les plantes

Pendant cette période entre les années 400/500 jusqu’aux années 1200 (période qui marque la première université de médecine en France, celle de Montpellier), voici comment le savoir sur les plantes s’organise.

D’abord, dans les campagnes, on continue de transmettre un savoir du peuple. C’est un savoir qui se passe de génération en génération et qui est probablement fortement inspiré de la pratique Celtes, avec une bonne dose d’influence Romaine.

Dans les villes, on trouve savoir plus élaboré, beaucoup plus influencé par la civilisation Romaine et basé sur les ouvrages d’Hippocrate et de Galien. Mais il n’y a plus vraiment de gestion centrale du savoir, comme les Romains l’avaient fait. Donc plus d’organisation pour faire évoluer ce savoir.

L’influence des monastères

L’organisation du savoir, c’est l’église chrétienne qui va se l’approprier.

Premièrement, les moines étaient des hommes de lettres et de savoir. Les monastères gardaient précieusement les livres sur le savoir des plantes. Non seulement on conservait les livres, mais on les reproduisait, on les annotait pour les enrichir.

Il restait très peu d’ouvrages Grecs et Romains entièrement disponibles. En revanche, il y avait de nombreux fragments, des morceaux de livres et les prêtres essayaient d’en tirer le meilleur.

Deuxièmement, les moines avaient développé un incroyable réseau de communication. On s’écrivait de monastère à monastère, on écrivait à Rome, à Jérusalem, on échangeait des informations. Les moines voyageaient beaucoup aussi, ils allaient apprendre dans d’autres monastères.

Troisièmement, point le plus important, les moines considéraient que c’était leur responsabilité de soigner les malades, et de le faire d’une manière éduquée et précise. Ces trois points explique pourquoi les monastères sont devenus de tels lieux de connaissance.

Au départ, ces moines étaient des amateurs. Mais au fil du temps, ils développent des grandes compétences dans l’art du soin. Chaque monastère avait son jardin de plantes médicinales. Les moines cueillaient, transformaient, et administraient. Puis ils formaient la prochaine génération de moine qui allait prendre la relève. Ils avaient donc tout un système d’apprentissage.

Ils prenaient aussi des élèves qui n’étaient pas des moines pour les former en tant que médecins. C’était en quelque sorte les premières facultés de médecine.

Plus au sud, à Salerne...

Plus au Sud, en Italie, il se passe des choses très intéressantes dans la ville de Salerne.

Au Xe siècle, un groupe de médecins fonde une école médicale. Cette école sera construite sur les principes d’Hippocrate, et va devenir très populaire. Cette école va produire, dans les années 1000, un ouvrage écrit en vers, qui s’appelle Regimen sanitis, et qui est du pur Hippocrate.

On parle d’alimentation, de sommeil réparateur, d’exercice physique, d’air pur. C’est un ouvrage qui connaitra plus de 300 éditions différentes dans les différents langages européens de l’époque. Il aura donc une énorme influence.

Dans les années 1000 à 1200, l’école de Salerne va devenir l’une des meilleure d’Europe pour former les médecins, basé sur une médecine holistique. Et on pourrait croire que toute l’Europe s’est alors tournée vers Salerne pour le savoir sur les plantes. Et bien non, il faut descendre encore un peu plus au sud, en Afrique du Nord.

Influence Arabe

Au VIIe siècle, les peuples Arabes vont conquérir l’Afrique du Nord et installer la religion musulmane dans ces pays. Pendant leur conquête, ils vont découvrir des trésors grecs et romains, des livres sur la médecine par les plantes.

Ces ouvrages vont être rassemblés avec beaucoup de soin et stockés dans la Maison de la Sagesse à Bagdad. Tous les ouvrages de Dioscoride, Hippocrate, Galien vont être traduits en arabe.

Les Arabes sont très curieux, expérimentateurs, ils ont la soif du savoir. Ils vont bâtir sur ces grands classiques et les adapter, les faire évoluer. Au passage ils vont former de brillants médecins comme Mésué l’Ancien ou Al-Razi.

Al-Razi expliquait les points suivants à ses disciples :

Si tu peux soigner par l’alimentation, n’utilise pas de médication
Si tu peux employer des médications simples, n’utilise pas les compliquées

Simple et magnifique. Des principes que l’on a un peu perdus de vue aujourd’hui.

Les Arabes vont fonder des écoles, des hôpitaux dans lesquels on se préoccupe de l’hygiène de vie, de l’alimentation. On fait de la prévention. Donc on a ici un système de soin très visionnaire et très en avance sur son temps dans lequel on retrouve les principes d’Hippocrate.

Avicenne s’impose

Mais une fois de plus, ce n’est pas Hippocrate qui va imposer son style, hélas, c’est Galien. Il va le faire au travers d’un médecin Arabe qui va avoir une énorme influence sur les siècles à venir : Avicenne.

Avicenne était un vrai génie si l’on en croit ce qui a été écrit à son sujet. Il avait mémorisé le Coran à l’âge de 10 ans et était praticien à Bagdad à l’âge de 17 ans. Avicenne adore le méthodique et l’ordonné. Il va trouver sa voie dans les ouvrages de Galien.

Il va les faire évoluer, rajouter des centaines de plantes connues de la médecine traditionnelle arabe et les classifier dans les différents niveaux de chaud/froid/sec/humide que Galien avait défini. Ce qui va donner naissance à son fameux ouvrage Qanûn, qui est la codification finale de la pensée de Galien.

Le savoir d’Avicenne va se propager en Europe au travers de l’école de Salerne, puis dans les monastères. Ce savoir va être absorbé et disséminé dans cette époque de grande expansion intellectuelle.

Plus tard, ce savoir sera la base de l’enseignement médical en Europe. C’est donc Galien et Avicenne qui vont imposer leur méthodologie et codifications très détaillées, souvent incompréhensibles même par ceux qui y sont formés. Dans les siècles à venir, nous verrons de grands débats avec des galénistes qui essayent de justifier leur modèle face à des maladies comme le paludisme et des plantes comme le quinquina et qui n’y arrivent plus.

Donc au final un modèle beaucoup trop inflexible, comme nous l’expliquera Paracelse dans un futur épisode de cette série. On aurait préféré voir un système un peu plus hippocratique s’établir mais bon, l’histoire s’est faite comme ça.

Préparations et apothicaires

Autre grande contribution des civilisations arabes : la transformation des plantes pour en faire différents types de remèdes. Ils ont énormément développé l’art de la préparation. Ils savaient préparer des onguents, électuaires, teintures, pilules, suppositoires, inhalations, etc. Des préparations dans lesquelles on utilisait du sucre pour masquer le goût, de nombreuses épices comme la noix de muscade, les clous de girofle, le safran.

Ces recettes se sont retrouvées rapidement dans les différents pays Européens. Malheureusement, en Europe, ces remèdes sophistiqués deviennent vite l’objet de l’avidité des apothicaires.

Ces remèdes avaient des noms exotiques, des ingrédients exotiques, et on avait l’impression qu’ils allaient mieux soigner. Déjà, à l’époque, cela ne rapportait pas beaucoup de vendre 100 g de verveine officinale. On préférait largement vendre des mélanges que seul l’apothicaire pouvait préparer. Et les vendre très cher.

Au passage, on allait rajouter un peu de chair de vipère, des yeux de crabe, de la momie en poudre (oui absolument, vous avez bien lu !), de la mousse qui pousse sur le crâne d’un cadavre, etc. Vous m’avez compris, un peu de poudre magique, ça fait monter les prix.

Résumé

Nous avons vu que dans les années 500 à 1200, le savoir sur les plantes avait subsisté au travers des monastères. Nous avons vu l’apparition de l’école de Salerne qui a eu une grande influence sur la formation des médecins. Nous avons compris l’énorme influence qu’a eu la civilisation arabe avec en particulier les écrits d’Avicenne.

Et surtout, au final, on constate une dualité du savoir qui persiste. D’un côté le savoir et la pratique du peuple avec des remèdes simples, des plantes utilisées seules ou quelques mélanges faciles à préparer. Et le savoir du praticien professionnel qui s’organise autour de l’apothicaire et de produits compliqués, qui s’organise autour d’écoles et de facultés naissantes, un savoir très sophistiqué, parfois trop sophistiqué, le tout construit sur les écrits de Galien au détriment d’Hippocrate.

Je vous retrouve très bientôt pour un nouvel épisode dans lequel nous parlerons des épidémies de peste et de syphilis au Moyen Âge, voir comment ces deux maladies ont fait évoluer la pensée autour du soin.


Voir en ligne : Histoire des Plantes 3 : Monastères et Civilisations arabes

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